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Épisode 2 : La Source d’eau

Installation agricole dans le Béarn : L’art de l’observation

Ok, on y est… et maintenant ? Parce que c’est beau, c’est sauvage, naturel, mais il n’y a rien, pas même un chemin d’accès. Enfin si, il y en a un, mais il ne faut pas qu’il pleuve plus de deux heures pour pouvoir rouler dessus en voiture.

Au début, nous avons loué un petit appartement à Salies-de-Béarn, le temps d’avancer un peu sur le terrain. On aurait bien continué à dormir dans une tente avec Elise, mais Jeanne n’a que 7 ans et on n’allait pas la dégoûter tout de suite. Elle aura largement le temps d’expérimenter une vie spartiate, parce que c’est de toute façon ce qui l’attend.

Nous allons tous les jours sur le terrain, et nous observons, ressentons : les zones où l’on se sent bien, celles où l’on n’aime pas, le parcours du soleil, nos colocataires sangliers, chevreuils, milans, serpents et autres araignées de taille respectable, le chuchotement du vent dans nos oreilles, la localisation probable de la source que nous devons retrouver, etc.

L’observation, un point essentiel et primordial dans une installation comme la nôtre. Et elle dure encore aujourd’hui…

Retour à la source : La quête de l’eau

Septembre 2017. Ce sera notre tout premier chantier, et peut-être l’un des plus magiques. Nous savions qu’il y avait une source sur le terrain, et Jean-Marc nous avait à peu près dit où elle était. À peu près, car c’était des souvenirs d’enfance d’un homme de 60 ans. La seule trace visible, c’est cette flaque. La preuve qu’elle existe encore.

Maintenant, Jean-Marc m’explique qu’il faut retrouver l’œil. Qu’entends-tu par œil ? Son explication ne m’avance pas trop, et il conclut par un : « Tu comprendras quand tu le verras. » Bon. Direction Internet, je tape « œil de source », rien. Je ne sais pas bien ce que l’on cherche, mais faut y aller.

Creuser à la main : un travail de forçat

Je me mets donc à creuser, à la main évidemment, ça serait trop facile. En effet, l’endroit est inaccessible pour une pelleteuse, nous n’avons pas le choix. Commence un travail minutieux, car il ne faut pas louper l’œil. Vous savez, le truc que l’on ne sait pas à quoi ça ressemble…

Ce n’est pas forcément en profondeur que je creuse, je décaisse plus qu’autre chose. Elise prend des seaux et vide la terre plus loin. Jeanne, elle, lit des livres ou regarde des films dans une petite tente au-dessus du chantier. Parfois il pleut, parfois un arc-en-ciel vient nous faire sortir un peu de notre trou.

Cela va prendre des jours, et mes poignets vont morfler. 50 cm, 1 m, 2 m… La flaque s’agrandit, l’eau reste immobile. Et puis un jour, j’observe comme un mouvement, infime. Je regarde de plus près, et je vois comme un tourbillon, très léger. Puis d’un coup, entre la couleur de l’eau boueuse et la fine mousse blanchâtre due à mon remue-ménage, le tourbillon se met à former… un œil !

Mes yeux s’écartent, j’ai des frissons d’émotion dans le corps : c’est l’œil de la source. Jean-Marc avait raison (comme souvent), on comprend quand on le voit.

Quand le paysan-surfeur enfile sa combinaison

Maintenant, le but, c’est de lui donner plus d’espace, sans le contrarier, au risque de le perdre. Une vraie fouille archéologique. Ce que l’on comprendra plus tard, c’est que cet œil n’était qu’un aperçu, une sorte de clin d’œil quoi. Au début, le niveau de l’eau augmente, mais c’est gérable, nous sommes toujours en bottes. Mais plus on creuse, plus on se rend compte que l’œil augmente, et son débit aussi.

C’est de plus en plus difficile de voir où je creuse, et la terre est de plus en plus lourde. Et le manche de la pelle ne passe plus dans ce qui commence à ressembler à un puits. Je suis obligé de prendre celle de Jeanne, celle qui est rose et sert à faire mumuse dans le sable. Rigolez, rigolez, mais cette pelle s’avère ultra efficace pour enlever, lamelle par lamelle, l’argile devenue grise à ce niveau.

Là, Elise commence l’autre travail laborieux de ce chantier : vider l’eau avec des seaux. On aurait pu acheter une pompe et un groupe électrogène, c’est vrai. On ne l’a pas fait, c’est vrai aussi. Elise vide l’eau comme elle peut, pour me permettre de voir où je dois creuser. Une fois le trou vidé, j’ai approximativement 1 min pour creuser avant que l’eau ne remonte. Et plus on avance, plus le débit augmente. Elise n’arrête pas, c’est sans fin !

De mon côté, je commence à ne plus être étanche, et c’est là qu’être paysan-surfeur, c’est utile. Un paysan classique brave le froid et l’humidité en bottes-caleçon. Le paysan-surfeur, lui, a à sa disposition une combinaison et des chaussons. Me voilà donc prêt à surfer, dans la forêt, au fond d’un trou boueux, avec une pelle rose à la main en guise de planche. Cocasse, mais efficace.

 

Captage de source : Réussite et émotion

Ce que je vous raconte là, on dirait que cela s’est passé l’espace d’une journée, mais cela a duré des jours. Des jours à remettre la combi froide, humide et boueuse, à creuser. Des jours à écoper pour Elise. Et parfois, les larmes qui montent, car c’est très dur. Plus le trou augmente, plus elle doit aller chercher loin le seau. Il y a désormais une sorte de pont que nous avons installé pour qu’elle puisse s’asseoir dessus, et moi pour tout simplement pouvoir remonter à l’aide d’une corde.

L’œil grossit, ça devient un bain bouillonnant. Elise vide des seaux de 10 L sans cesse, et le niveau ne descend désormais plus. On y est, l’œil, le vrai, est là. Jean-Marc est surpris par son débit, il n’avait pas revu la source comme cela depuis des dizaines d’années, et je sens aussi son émotion. Il me raconte comment, enfant, il venait boire ici dans un verre en inox posé à côté de la source.

Le trou, nous ne l’avons pas creusé n’importe comment, je devais respecter plus ou moins la taille du diamètre de la buse en béton qui nous servirait à canaliser la source. Là encore, il fallait travailler sans trop déranger l’ordre établi par la nature, au risque de perdre la source, de créer de nouvelles fuites… Ça met la pression, d’autant plus quand on parle de l’eau, cette chose vitale pour nous et nos futures plantes !

La buse en béton se posera comme par magie du premier coup, alors que vu l’emplacement et la lourdeur de la chose, ce n’était pas gagné. J’ai ensuite étanchéifié le fond et les bords avec de l’argile. Tant qu’elle est sous l’eau, l’argile reste étanche, et cinq ans après c’est toujours le cas !

Maintenant, va falloir remettre la combi en 2022 pour la curer à nouveau, car à force de dépôt, l’œil pourrait disparaître à nouveau. Et même si ce chantier était magique, on peut vous dire que l’on n’a pas trop envie de le recommencer depuis le début !

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L'Épicurien

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